Ouaf ! ouaf ! D’où vient le chien ?

Chiens0Où, quand, comment le chien a été domestiqué ?

On sait que le chien est la première espèce animale à avoir été domestiquée par l’Homme. Bien avant le Néolithique, on trouve des restes canins, associés à des occupations humaines, dont les caractéristiques morphologiques permettent d’appeler « chien » et non plus loup. Les plus anciennes de ces traces remontent à 14 000 ans, alors que l’Homme moderne était encore un chasseur-cueilleur. Que le chien ait été une aide certaine pour la chasse ne fait aucun doute ; mais cela soulève une autre question : 14 000 ans ? Et pourquoi pas avant ?

Et là, les débateurs s’écharpent. Malheureusement, aucun argument convaincant ne ressort du débat. Le loup a pu être domestiqué et garder pendant longtemps une morphologie voisine de ses congénères sauvages qui rend indistinguable chiens et loups du Paléolithique sur des données purement morphométriques. Et d’ailleurs, des loups bizarres ont été trouvés dans des grottes européennes, qui ont conduits certains archéozoologues à dater cette domestication au Paléolithique supérieur (Germonpré et al. 2009; Ovodov et al. 2011; Germonpré et al. 2012). Trouvaille critiquée par d’autres archéozoologues qui concluent que la présence d’une plus grande variabilité phénotypique des loups du Paléolithique était déjà connue et n’implique pas que certains avatars soient des chiens (Boudadi-Maligne and Escarguel 2014).

Et la génétique, que dit-elle ? Beaucoup de choses, avec à peu près autant de contradictions (Freedman et al. 2014). On constate déjà que la majeure partie des races de chiens actuels dérivent d’une sélection qui s’est produite il y a quelques centaines d’années et qui a conduit à l’existence de variétés aussi dissemblables. Si on observe le génome des chiens domestiques actuels pour rechercher des événements démographiques, on trouve trace principalement de cette sélection très forte – tandis que les traces de la domestication (ou des domestications) sont trop ténues pour aboutir à des résultats concluants.

On peut comparer les génomes de chiens à ceux de loups pour calculer la date du dernier ancêtre commun. On aboutit ainsi à une date très ancienne, mais qui ne correspond pas du tout à un événement de domestication, mais à celle de séparation de deux lignées de loups : celle qui conduit aux loups actuels et celle à partir de laquelle le chien a été domestiqué. Domestication qui a pu se produire des dizaines de milliers d’années après.

D’autant plus que la paléogénétique montre que une forte perte de diversité génétique (mitochondriale) chez les loups entre le Paléolithique Supérieur et la période actuelle (Thalmann et al. 2013) : il est fort possible que la lignée de loup à partir de laquelle le chien a été domestiquée ait disparu.

Et l’affaire est compliquée par le fait que chiens et loups appartiennent à la même espèce : ils sont encore interféconds et les flux génétiques entre les deux groupes, domestiqués et sauvages, n’ont jamais vraiment cessé.

Et enfin, un seul génome de loup ancien a pour l’instant été publié (Skoglund et al. 2015): il s’agit d’un loup qui n’est ni ancestral aux loups actuels, ni ancestral aux chiens actuels.

Pour tenter de reconstituer l’histoire de la domestication du chien, une publication récente dans PNAS (Shannon et al. 2015) se tourne vers les « chiens de village », des chiens commensaux des humains, vivant à proximité des habitations, ni vraiment sauvages, ni vraiment domestiqués, et dans la reproduction desquels l’Homme n’intervient pas. Avec un peu de chance, ces chiens auraient gardé une trace de l’histoire démographique plus ancienne ?

Pour faire cette étude, sur plus de 500 chiens de village, et 5000 chiens de « race », les auteurs ne se sont pas tournés vers du séquençage de génome complet, mais ont utilisé des puces qui permettent d’enquêter sur 200 000 variants génétiques présents chez le chien.

Analyse en composante principale des variants génétiques de chiens actuels (source Shannon et al. 2015)

Analyse en composante principale des variants génétiques de chiens actuels (Adapté de Shannon et al. 2015)

Qu’observe-t-on ? Déjà que les données sont complexes et que la représentation choisie par les auteurs n’est pas des plus faciles (représenter en cercle pleins et noirs les chiens de village européens les rend difficile à distinguer des races de chiens en cercles vides et noirs …). La diversité génétique des chiens de village est difficile à corréler à la géographie, puisque la première composante de l’ACP, qui explique un quart de la variabilité des données) ne permet pas d’établir un lien avec la géographie ; il faut attendre la deuxième composante pour trouver une phylogéographie, de l’Afrique vers l’Asie et l’Europe.

La seconde information est plus simple à voir : certaines races de chiens ressemblent beaucoup, génétiquement, aux chiens de village des régions dont elles sont issues. Une surprise ? Pas franchement.

Troisième information : visiblement, les chiens de villages de régions assez éloignées (les Amériques, la Polynésie) sont proches des chiens de villages européens, sans doute grâce aux migrations humaines.

Cependant, cette approche montre que l’idée de s’intéresser aux chiens de village était pertinente, et qu’ils sont porteurs d’une plus grande diversité génétique que les chiens de race.

Les auteurs se sont ensuite intéressés au déséquilibre de liaison. Le déséquilibre de liaison intervient quand deux allèles sont plus fréquemment regroupés qu’attendu aléatoirement en fonction de la distance physique et génétique qui les regroupe. Plus des allèles sont éloignés sur le génome, plus il est rare qu’ils restent associés. Or, cette valeur de déséquilibre de liaison (ou LD) est soumise à de nombreux effets démographiques (et à la sélection : deux allèles qui « marchent bien » ensemble auront tendance à rester soudés) : en particulier, des changements de taille de population et des migrations vont avoir un effet sur le LD. Ainsi, le passage par un goulot d’étranglement va augmenter le LD, tandis que des flux génétiques sous forme de migrations vont le diminuer.

Passage par un goulot d’étranglement ? N’est ce pas exactement ce à quoi on s’attend en cas de domestication ?

Valeurs des déséquilibres de liaisons selon les régions d'origine des chiens de village. Les valeurs présentées en A correspondent au LD à 0,005 cM.

Valeurs des déséquilibres de liaisons selon les régions d’origine des chiens de village. Les valeurs présentées en A correspondent au LD à 0,005 cM. (Adapté de Shannon et al. 2015)

Et effectivement, les auteurs observent un LD inférieur chez les loups que chez les chiens … montrant que les seconds ont subit un goulot d’étranglement drastique. Parmis les chiens de villages, les auteurs ont ensuite essayé de trouver dans quelle région du monde cet événement s’est-il produit ? En partant du principe que les populations de chiens qui proviennent d’une autre région que la région initiale sont eux même un sous-échantillon, et ont subi une diminution encore plus forte de la taille de leur population, ils ont regardé quels étaient les chiens avec le LD le plus faible … et ont trouvé que les chiens d’Asie Centrale correspondaient le mieux à cette définition.

CQFD ? On a trouvé la région où le chien a été domestiqué, quelque part entre la Sibérie et le Népal ?

Je n’en suis pas certaine … Déjà, parce que la comparaison des LD manque cruellement de statistiques : 0,71, est-ce significativement différent de 0,72 ou de 0,73 ? Je ne suis pas convaincue… De plus, pourquoi choisir le LD à 0,005 cM, et non celui à 0,02 cM (dans ce cas, c’est au Vietnam que la domestication s’est produite) ou celui à 0,2 cM (qui pointe vers l’Inde) ? Je pense que cette incertitude des résultats est la preuve que l’histoire génétique du chien est très complexe, très difficile à modéliser simplement, et que leur papier prouve simplement que les chiens actuels descendent d’un goulot d’étranglement qui s’est produit quelque part vers l’Asie.

Et pourquoi dater la domestication du chien à la domestication des chiens actuels ? Si des domestications se sont produites plus précocement, même si elles n’ont pas donné de descendants dans le présent, ne comptent-elles pour rien ? L’idée que l’Homme pouvaient agir sur la nature, sur la reproduction d’animaux sauvages, et sélectionner des traits qui l’avantagent lui, et non les animaux, ne nait-elle pas de la première domestication ?

Au final, je conclurai comme les auteurs : il est définitivement très difficile de dire quoique ce soit à partir des chiens actuels, et une plongée dans la diversité génétique des chiens, et des loups, et de ceux dont on ne connaît pas très bien le statut, du passé est nécessaire. Mais j’y joindrai une remarque supplémentaire : difficile de dire à partir d’un génome si c’est un toutou ou un loup à qui on a affaire. Des études génomiques pour déterminer les régions du génome impliquées dans la domestication sont elles aussi très précieuses.

 

Bibliographie

Boudadi-Maligne M, Escarguel G. 2014. A biometric re-evaluation of recent claims for Early Upper Palaeolithic wolf domestication in Eurasia. J. Archaeol. Sci.  45:80–89.

Freedman AH, Gronau I, Schweizer RM, et al. 2014. Genome sequencing highlights the dynamic early history of dogs. PLoS Genet. 10:e1004016.

Germonpré M, Lázničková-Galetová M, Sablin M V. 2012. Palaeolithic dog skulls at the Gravettian Předmostí site, the Czech Republic. J. Archaeol. Sci. 39:184–202.

Germonpré M, Sablin M V., Stevens RE, Hedges REM, Hofreiter M, Stiller M, Després VR. 2009. Fossil dogs and wolves from Palaeolithic sites in Belgium, the Ukraine and Russia: osteometry, ancient DNA and stable isotopes. J. Archaeol. Sci. 36:473–490. A

Ovodov ND, Crockford SJ, Kuzmin Y V, Higham TFG, Hodgins GWL, van der Plicht J. 2011. A 33,000-year-old incipient dog from the Altai Mountains of Siberia: evidence of the earliest domestication disrupted by the Last Glacial Maximum. PLoS One 6:e22821.

Shannon LM, Boyko RH, Castelhano M, et al. 2015. Genetic structure in village dogs reveals a Central Asian domestication origin. Proc. Natl. Acad. Sci.:6–11.

Skoglund P, Ersmark E, Palkopoulou E, Dalén L. 2015. Ancient Wolf Genome Reveals an Early Divergence of Domestic Dog Ancestors and Admixture into High-Latitude Breeds. Curr. Biol. :1–5.

Thalmann O, Shapiro B, Cui P, et al. 2013. Complete Mitochondrial Genomes of Ancient Canids Suggest a European Origin of Domestic Dogs. Science (80-. ). 342:871–874.

Homo floresiensis: Extracting Ancient Deoxyribonucleic Acid (aDNA): It’s Been 3 Years, any success?

@Cennathis

I recently came across this scientific article in the Journal of Human Evolution entitled, Ancient DNA Analysis of Dental Calculus by Weyrich et al. It reminded me of the research conducted on the Indonesian hominin, Homo floresiensis. So, here I summarise what we know thus far. Dating to between 95,000 and 17,000 years ago, the hominin was found in the cave of Liang Bua, overlooking the Wae Racang river valley, on the island of Flores. It’s most remarkable feature was the 1.06 m stature of the individual found. Begging the question, how is this hominin related to us and what led to its diminutive stature. Much of the debate was thoroughly summarised in Leslie Aiello’s paper entitled, Five Years of Homo floresiensis, back in 2010. In short, some questioned the validity of naming these individuals a new species of human. Evidence was brought forward to support the hypothesis that these…

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La dés-extinction : va-t-on créer des espèces zombies ?

Une tête de dinosaure sombre se détache sur un fond rouge, toutes dents sorties : pour les spectateurs de Jurassic Park, c’est un vieux fantasme qui se mêle à des angoisses terrifiantes que le film catastrophe ne fait rien pour apaiser : peut-on faire ressusciter des espèces éteintes ?

Dans Jurassic Park, c’est d’une goutte de sang conservée dans un moustique préservé dans l’ambre qu’on tirait les cellules utilisées pour cloner les dinosaures disparus. Mais depuis la sortie du film, deux choses sont apparues :

–       les dinosaures sont toujours parmi nous et on les appelle des oiseaux (ou dinosaures aviaires) (pour vous en convaincre, l’excellent article de Science Etonnante)

–       l’ADN ne se conserve hélas pas si longtemps. Les dinosaures non-aviaires se sont éteints il y a 65 millions d’années, et l’ADN ne peut pas se conserver plus de 500 000 ans dans les meilleures conditions possibles (ie. dans la glace des calottes glaciaires du Groenland). Thomas Gilbert avait pu montrer que la demi-vie de l’ADN est de 521 ans: au bout d’un demi-millénaire, la moitié des liaisons au sein de l’ADN ont disparu ; au bout d’un millénaire, les trois-quarts.

Cependant, pour d’autres espèces plus récentes que les dinosaures, ressusciter des espèces éteintes est dans l’ordre de l’imaginable, ou parce que l’espèce s’est éteinte si récemment que nous possédons des tissus congelés de l’animal, ou parce que l’ADN a pu se conserver et être séquencé.

Comment ressusciter des espèces éteintes et quelles espèces sont sous le feu des projecteurs ?

Le 15 Mars 2013, des chercheurs de l’Université de Galles du Sud, en Australie, ont annoncé être en train de cloner des grenouilles à incubation gastrique, de l’espèce Rheobatrachus silus. Cette espèce disparue en 2001 avait une caractéristique bien particulière : elle avalait ses œufs qui se développait dans son estomac. Puis, elle vomissait ses petits.

Rheobatrachus silus en train de donner la vie  Photo: Mike Tyler, University of Adelaide

Rheobatrachus silus en train de donner la vie
Photo: Mike Tyler, University of Adelaide

Grenouille fort intéressante et qui soulevait des questions biologiques fort intéressantes: comment ses œufs résistaient-ils au pH très bas de l’estomac ? comment une telle forme d’ovoviviparité avait-elle pu apparaitre ? Mais l’extinction de cette espèce a empêché les études de se poursuivre – sauf si on parvient à la faire renaître de ses cendres.

Tester la dés-extinction sur une espèce d’amphibien n’est pas une idée saugrenue : le développement embryonnaire de ces bestioles est particulièrement robuste, surtout comparé aux Mammifères. Ce n’est pas pour rien qu’elles ont servi de modèle depuis les débuts de l’embryologie ! De plus, elles sont de petite taille, facile à élever en laboratoire. Et la question biologique derrière leur mode d’enfantement très particulier mérite certainement qu’on s’y penche de plus près.

Les chercheurs sont donc partis de tissus congelés conservés depuis les années 70. Ils ont introduit le noyau des cellules, contenant l’ADN, à la place d’un œuf d’une espèce voisine – exactement ce qu’on avait fait pour Dolly, la brebis. Certaines cellules ont commencé à se diviser, à se différencier – sans toutefois parvenir à dépasser le stade embryonnaire.

Même si la séquence de l’ADN des grenouilles est  conservée, celui-ci est sans doute cassée en morceaux de plus petite taille, endommagé d’une telle façon que des fonctions nécessaires à la croissance de l’organisme ne parviennent pas à se faire. Il faudra beaucoup de chances pour tomber sur la cellule dont l’ADN n’est pas si endommagé.

Le même problème s’était posé lorsque des chercheurs avaient tenté de faire revivre l’ibex des Pyrénées, à partir des noyaux des cellules de la dernière femelle, morte apparemment suite à la chute d’un arbre. Le seul chevreau qui était né était mort quelques heures après d’une anomalie pulmonaire.

Un jeune ibex des Pyrénées (source wikipedia commons)

Mais de nombreuses technologies ont déjà tâtonné de la sorte avant de parvenir à maturité. Cela me semblerait très étonnant que ces difficultés, inhérentes à toute science moderne, ne soient pas surmontées un jour et qu’on ne voit jamais revenir les grenouilles à incubation gastrique, les ibex des Pyrénées, ou toute autre espèce pour laquelle des tissus congelés et de l’ADN en suffisamment bon état est disponible.

C’est également l’approche qui est tentée pour le mammouth, par des chercheurs russes et japonais, qui ont annoncé en 2011 avoir trouvé des cellules de mammouth suffisamment bien conservées pour pouvoir le faire.

Mais, il y a peut-être une autre solution pour cette espèces. Les génomes de quelques espèces éteintes sont maintenant connus : le mammouth, bien sûr, pour lequel le permafrost  a conservé de l’ADN en assez bon état ; ou Néandertal, dont le séquençage était plus délicat. Il serait donc possible de prendre le génome d’une espèce proche, l’éléphant et d’introduire à l’endroit où les deux espèces sont différentes, la séquence du mammouth. Ce serait long, fastidieux, extrêmement long, extrêmement fastidieux – et le résultat serait-il du mammouth, ou un éléphant modifié pour ressembler à un mammouth ?

Autant la première approche me semble faisable, pour des espèces éteintes récemment, autant la seconde ressemble plus à de la science-fiction qu’à de la science. Mais, il y a 10 ans, l’idée de connaître le génome complet du mammouth relevait de la science-fiction pour des auteurs très sérieux, preuve que dans ce domaine, le rêve peut devenir réalité…

Le faire ?

Rêve ? Bien sûr, rêve de gosse, « The boy in me would love to see this majestic creature walking on the permafrost again », dit Heindrik Poinar, un des spécialistes du génome de mammouth. Moi aussi, la petite fille en moi serait la première à se précipiter dans un « Pleistocene Park », admirer les mammouths, les ours des cavernes, les rhinocéros laineux.

Et il suffit de lire L’Affaire Jane Eyre, de Jasper Fforde, pour découvrir des dodos domestiques, familiers des maisons : moi aussi, je veux un Pickwick !

I had been […] living in a Maida Appartment with Pickwick, a regenerated pet dodo left  over from the days when reverse extinction was all the rage and you could buy home cloning kits over the counter.
Jasper Fforde, The Eyre Affair

L’intérêt scientifique est aussi évident : c’est lui qui guide la tentative de résurrection de la grenouille vomissante pardon, à incubation gastrique, pas le côté spectaculaire ni chou-mignon de l’espèce. Comment se reproduisent ces grenouilles ? Comment une gestation aussi particulière a évolué ? Faire ressusciter la grenouille vomissante, comme le pigeon voyageur, permettra d’étudier des traits particuliers de ces espèces et des innovations évolutives jamais vues ailleurs.

De manière générale, mettre la main sur les ancêtres des espèces que l’on connait aujourd’hui serait passionnant. Voir pousser le blé tel qu’il était en cours de domestication, comprendre si l’ours des cavernes était omnivore ou strictement végétarien en testant directement sur les individus, observer les conséquences des changements génétiques qui ont eu lieu dans le passé : une discipline scientifique entière pourrait naitre, une sorte de néo-paléontologie !

De manière générale, tous les arguments qui poussent à la préservation de la biodiversité peuvent être utilisés dans le cadre de la désextinction. La biodiversité est source de richesse, immatérielle, comme matérielle : qui sait si, dans le mucus de la grenouille vomissante, ne se trouve pas un anticancéreux ? Qui sait si les déjections de mammouth ne vont pas permettre de faire refleurir une steppe à mammouth à la biodiversité bien plus riche que la steppe arctique que l’on connaît de nos jours ? Si le Diable de Tasmanie, une espèce en train de disparaître à cause d’une maladie semblable au SIDA, ne serait pas utile pour mieux comprendre comment cette maladie se développe chez l’Homme – et comment la soigner ?

Sans compter les espèces aujourd’hui fragilisées par un manque de diversité génétique, pour lesquelles il ne reste que quelques individus. Le clonage des restes conservés dans les musées d’histoire naturelle permettrait de faire renaître une diversité génétique et éviterait la consanguinité. Le rhinocéros blanc, chez lequel il ne reste que 4 individus capables de se reproduire, serait un cobaye tout désigné.

source wikipedia

L’Homme, qui est responsable de la disparition de la plupart de ces espèces n’a-t-il pas un devoir moral de tenter de réparer ses erreurs, comme il a le devoir de protéger les espèces actuellement en danger ? En tant qu’espèce consciente et en capacité de faire revivre des espèces éteintes, on pourrait considérer que les humains ne doivent pas hésiter devant la résurrection des espèces éteintes.

 

Ou se restreindre ?

Sauf que, cela correspond à une vision fixiste de la biodiversité : nous avons en tête une vision idéalisée de la nature : c’était mieux avant, avant la révolution industrielle, avant la révolution néolithique, avant l’Homme. Le changement, tout changement, ne viendrait qu’endommager ce paradis en voie de perdition et que nous regrettons déjà. Or, la vie est le changement. L’évolution n’est rien si ce n’est la disparition de certaines lignées, de certaines espèces, qui permettront l’émergence de nouvelles lignées, de nouvelles espèces, d’innovations évolutives. Mais il est beaucoup plus facile de compter la disparition d’espèces que leur apparition, et donc de se lamenter sur les premières plus que de se réjouir des secondes.

Et, qui sait si ces espèces recrées ne pourraient pas endommager la biodiversité actuelle, l’ours des cavernes se révéler redoutable pour l’ours brun et conduire à sa disparition, ou les hordes de mammouth être des compétiteurs pour la nourriture des troupeaux de rennes ? Sans compter des pigeons voyageurs, qui se déplaçaient par dizaines de milliers, qui dévasteraient nos récoltes et enfouiraient nos villes sont des montagnes de guano.

Les espèces ressuscitées seraient des compétiteurs des espèces en voie d’extinction d’une autre manière : l’argent est rare, dans la recherche, ces temps-ci, et la compétition féroce. Qui du sexy-mammouth ou des quelques centaines d’espèces de crapauds en danger serait favorisé par les donneurs de fonds ? On peut rêver d’un « Pléistocène Park », dont le succès serait tel qu’il dégagerait des millions, des milliards d’euros pour la préservation de la biodiversité, mais, sincèrement, n’est-il pas plus probable qu’on déshabillerait Pierre, Jacques, Fernand et Émile, les espèces pas très folichonnes, pour habiller Paul qui fait rêver les enfants ?

De plus, peut-on restreindre une espèce à son génome ? Quelle est la part de la culture dans la biologie d’un animal ? Un jeune mammouth, élevé par des éléphant(e)s serait-il vraiment un mammouth ? Un pigeon voyageur seul peut-il retrouver son instinct ? Quelle souffrance pourrait vivre un enfant néandertalien élevé au milieu d’Homo sapiens, visiblement différent, et sans personne semblable à lui comme repère ? Et sans compter la faible diversité génétique de l’espèce ainsi créée. Quelques individus ne suffisent pas pour créer une espèce viable, et viable indépendamment de l’Homme.

Car, enfin, il ne faut pas se leurrer : si on parvient à cloner des mammouths, on peut deviner le prochain sur la liste : Néanderthal. Il y a quelques mois, un scandale surgissait parce qu’un scientifique anglais avait dit (ou qu’un journaliste allemand avait cru comprendre) chercher une femme prête à porter un enfant néandertalien. Et, il suffit de voir la difficulté que l’Homme a pour gérer la différence au sein même de sa propre espèce pour avoir une idée de la manière dont serait accueillie cette nouvelle population d’humains.

Alors, est-il temps de légiférer sur ce genre de recherche – ou non ? Si nous attendons que la technologie soit au point, il sera trop tard. C’est avant qu’il faut mettre des barrières, car les chercheurs ne se les mettront pas eux-même. Moi-même, qui en tant que citoyenne est extrêmement réservée face à cette approche, ne résisterait pas, en tant que scientifique, à la tentation de ce genre d’études.

Il faut donc que nos institutions politiques prennent le projet à bras le corps et proposent de légiférer. Faire ressusciter des espèces, oui ou non ? Seulement les espèces disparues il y a moins de 100/500/1000 ans ? Seulement les espèces non-humaines ? Lors d’une conférence TED consacrée il y a bientôt deux ans à ces questions, Kate Jones proposait quelques critères : que l’habitat soit encore présent sur Terre, que la taille de la population ait été faible, qu’ils se reproduisent vite, et que le comportement social soit simple. Les espèces les plus fantasmagoriques disparaîtraient ainsi de la liste – et une part de rêve avec elles.

Pour en savoir plus :

le twitter de la conférence @TEDxDeExtinction et son hashtag #TEDxDeExtinction (avec, entre autres, les liens vers les vidéos des interventions)

Carl Zimmer répond à quelques questions

Pour :

sauver le Diable de Tasmanie, menacé dans sa diversité génétique

parce que la science doit continuer de nous faire rêver

pour plein de raisons

Mixte :

Discover Blog

Science Presse

Plutôt contre :

En particulier pour des aspects juridiques, de brevetage du vivant (parce que sincèrement, les rétro-virus qui s’échappent du génome de la bestiole ressuscitée oO)

Encore une preuve de l’hubris de l’espèce humaine !

 

Et vous, vous en pensez quoi ?

Le melting-pot européen (2)

J’avais déjà écrit il y a quelques semaines, hum, mois un bref résumé des connaissances que nous avons sur la manière dont s’est effectuée la transition entre le Paléolithique-Mésollithique et le Néolithique. Ni transition uniquement culturelle, ni remplacement de population, elle voit l’arrivée d’une nouvelle population de fermiers et d’agriculteurs qui, porteurs de nouveaux haplogroupes mitochondriaux, dont la proportion va augmenter dans la population européenne, sans jamais, cependant, les faire tout à fait disparaître.

Mais, et ce n’est pas la première fois que nous le remarquons, le génome mitochondrial n’est qu’un marqueur : que dit le génome nucléaire ? Nous avons maintenant des génomes nucléaires de bonne qualité pour une petite dizaine d’individus datant de cette période qui permettent d’étudier la Révolution Néolithique en Europe du point de vue génomique.

Laissez moi vous les présenter :

Le génome européen le plus ancien connu appartient à La Brana 1 (Olalde et al. 2014). Lui et son compagnon, La Brana 2, sont deux hommes âgés d’il y a environ 7900 à 7700 ans, retrouvés dans une grotte du Léon, dans le nord de l’Espagne. Grâce à la très bonne conservation du site, près de la moitié de l’ADN contenu dans une dent de La Brana correspondait à de l’ADN humain : une couverture du génome de 3,4X a été obtenue. La Brana 2 n’a pu lui être séquencé qu’à faible couverture et je n’en parlerai pas plus (sauf pour dire que les deux compères appartiennent au même groupe génétique).

De la même époque date Loschbourg (Lazaridis et al. 2014), un chasseur-cueilleur luxembourgeois. Les datations radiocarbones effectuées sur lui et le matériel qui l’accompagnent donnent une date autour de 8000 ans avant le présent. Cette homme, âgé de 35 à 45 ans, a été déposé sur le dos, les bras croisés sur la poitrine, et la tête décorée d’ocre. Autour de lui, des pointes de flèches finement taillées, des restes d’aurochs, de cerf, de sanglier, des outils en bois de renne et des coquillages ont été retrouvés.

Là encore, la conservation de l’ADN et les efforts de séquençage ont porté leurs fruits : le génome est couvert à 22X.

De la même époque et de la même publication, mais d’un autre contexte archéologique provient Stuttgart : en effet, cette femme est une fermière, une agricultrice de la culture LBK dont nous avions déjà parlé. Elle est âgée de 7000 ans, et est morte entre 20 et 30 ans. C’est sur le côté, dans une position assise, qu’elle a été enterrée, avec des poteries.

Plus au nord, une population d’Hommes du Mésolithique scandinave a été étudiées (Skoglund et al. 2014) : le site est étrange, composé d’au moins dix adultes et un enfant. Pour les adultes, seuls des fragments du squelette sont présents, surtout du crâne. Certains d’entre eux étaient montés sur des piques de bois, encore présent pour deux d’entre eux au moment des fouilles. Apparemment, les têtes étaient exposées pendant un certain temps avec d’être enfouies dans le lac, accompagnées d’objet de bois de rennes, d’os, de bois et de pierre, des carcasses animales et des offrandes végétales. La population est datée entre 8300 et 7500 avant le présent, mais seul un échantillon, Motala 12, a été séquencé avec une bonne couverture (2,4X).

Quelques crânes (source : Olalde et al., Lazaridis et al.)

Quelques crânes (source : Olalde et al., Lazaridis et al.)

Restons au nord, en Scandinavie.

Un autre homme du Mésolithique, appelé Stora Forar 11, a été étudié, mais la couverture est si faible que je ne le prendrai pas en compte dans la suite (breaking news : de toute manière, il ne révolutionne pas l’histoire).

Un ensemble de chasseurs-cueilleurs, appartenant à la culture de Pitted Ware de l’île d’Ajvide en Suède a été étudiée par Skoglund et al. Ils sont âgés de 4900 à 4600 avant le présent, ce qui en fait les plus jeunes chasseurs-cueilleurs connus jusqu’à présent. Ils sont morts entre 20 et 50, sauf Ajvide52, un petit garçon de 7 ans, et ont été enterrés avec un ensemble d’objets, de pointes de flèches, de perles en dents de phoque et en os d’oiseaux, d’objet en pierre et de potteries … La plupart ont une mauvaise couverture, sauf l’un, Ajvide 58, qui est séquencé à 2,22X en moyenne. Et c’est sur ce dernier que nous concentrerons nos efforts.

En parallèle de ces derniers chasseurs-cueilleurs, ce sont des premiers fermiers qui ont été étudiés avec la population de Gökhem, un village du centre de la Suède contenant un structure mégalithique contenant au moins 78 personnes. Les échantillons analysés ont été datés autour de 4700 à 5000 ans. Parmi les quatre échantillons étudiés, seul l’un a donné un génome relativement bien couvert (1,33) : Gök2, une femme morte à l’âge de 20 à 30 ans.

Enfin, retour au sud avec Ôtzi (Keller et al. 2012), l’homme des glaces, ou plutôt, le fermier du Tyrol italo-autrichien, dont la momie congelée a été retrouvée en 1991 dans le glacier dans lequel il est mort. Pour lui, c’est une couverture de 7,6X qui a été obtenue.

La Brana, Loshbour, Motala, Ajvide58, les chasseurs-cueilleurs, Stuttgart, Gökhem2, Ötzi les agriculteurs sont tous là, allons-y.

Commençons par le commencement : le génome mitochondrial. Il est évident qu’avec une couverture nucléaire de cette envergure, obtenir le génome mitochondrial est un jeu d’enfant. Les haplogroupes ont donc pu être déterminés pour tout ce petit monde, et les résultats ne sont guère étonnants :

haplogroupes mitochondriaux observés parmi les échantillons anciens étudiés. L'échantillon mésolithique est en beige, les chasseurs-cueilleurs en bleu et les agriculteurs en rouge

haplogroupes mitochondriaux observés parmi les échantillons anciens étudiés. L’échantillon mésolithique est en beige, les chasseurs-cueilleurs en bleu et les agriculteurs en rouge

Aucune différence n’est observée entre les échantillons de chasseurs-cueilleurs du Mésolithique et ceux du Néolithique, qui appartiennent tous à des haplogroupes U, U4 et U5 majoritairement. En revanche, chez les agriculteurs, on voit apparaître la diversité attendue grâce aux analyses précédentes, avec du H, du K, du T …

Quant au nucléaire …

A partir des séquences des génomes, il a été possible d’extraire les SNP, qui sont les différences d’un nucléotide entre deux séquences. Il n’est pas possible de définir des haplotypes pour un génome nucléaire entier : les recombinaisons fréquentes entre marqueurs empêchent aux mutations de ségréger ensemble. Pour les mêmes raisons, il n’est pas possible de retracer des arbres phylogénétiques. D’autres approches sont donc nécessaires.

La première d’entre elles consiste à visualiser les données, ie la proximité entre plusieurs génomes. Comme ces données sont complexes et que le nombre de dimensions est particulièrement élevé, il faut passer par des analyses en composantes principales. Cette approche statistique permet d’extraire les dimensions contenant le plus de différences, ie les plus adéquates pour expliquer les données et de les représenter en 2, voire 3 dimensions.

PCA

Ainsi, les points constitutifs d’un poisson peuvent se représenter en deux dimensions dans sa longueur et sa largeur. En revanche, une partie de l’information est perdue : son épaisseur. Ainsi, deux points (bleus) situé de part et d’autre de sa tête apparaîtront au même endroit sur l’ACP. On considère alors que la représentation de sa longueur et de sa largeur suffisent à obtenir les informations désirées sur l’animal.

Si la même chose est effectuée sur tout le génome de nos anciens européens (et des européens modernes), voilà ce qu’on obtient :

Analyse en composante principale de populations anciennes et modernes d'Europe, du Proche Orient, et d'Afrique du Nord

Analyse en composante principale de populations anciennes et modernes d’Europe, du Proche Orient, et d’Afrique du Nord. Modifié de Lazaridis et al. 2014

La première dimension sépare les populations modernes selon un gradient nord-sud, tandis que la seconde fait apparaître une différence est-ouest. C’est au sein de ce gradient que s’insèrent les européens anciens, montrant la parenté entre les hommes du Néolithique et ceux peuplant actuellement l’Europe.

Une claire différence apparaît entre les chasseurs-cueilleurs, qu’ils soient du Mésolithique ou du Néolithique, et les agriculteurs. Si aucune population européenne moderne n’est similaire aux anciens chasseurs-cueilleurs, les européens du sud actuel, comme les Sardes, ont un génome qui ressemble, dans les deux premières dimensions, à celui des premiers agriculteurs.

Quant aux européens actuels les plus proches des chasseurs-cueilleurs anciens, il s’agit sans surprise des populations du nord de l’Europe, dont la proportion d’haplogroupe mitochondrial U est la plus élevée d’Europe.

Entre ces deux pôles, les européens modernes ont une proportion plus ou moins important de leur génome qui dérive de celui des premiers agriculteurs ou des derniers chasseurs-cueilleurs, qui témoigne d’un métissage différentiel entre ces deux populations anciennes.

Comment ce métissage s’est-il produit ? ça sera l’objet d’un prochain billet (vous avez vu que je tiens mes promesses !)

 Bibliographie

Keller A, Graefen A, Ball M, et al. 2012. New insights into the Tyrolean Iceman’s origin and phenotype as inferred by whole-genome sequencing. Nat. Commun.

Lazaridis I, Patterson N, Mittnik A, et al. 2014. Ancient human genomes suggest three ancestral populations for present-day Europeans. Nature 513:409–413.

Olalde I, Allentoft ME, Sánchez-Quinto F, et al. 2014. Derived immune and ancestral pigmentation alleles in a 7,000-year-old Mesolithic European. Nature

Skoglund P, Malmström H, Omrak A, et al. 2014. Genomic Diversity and Admixture Differs for Stone-Age Scandinavian Foragers and Farmers. Science 344:747–750.

De l’Homme moderne et de ses relations avec ses cousins plus archaïques (2)

Je vous parlais l’autre jour des relations entre l’Homme moderne et Néandertal, parfois très intimes. En cherchant des ossements néandertaliens un peu partout, l’équipe de Svante Pääbo est tombé sur un os.

L'os de Denisova

L’os de Denisova

Un tout petit os de phalange, de quelques centaines de milligrammes, de la grotte de Denisova, dans l’Altai, qui par chance contenait énormément d’ADN.

Mais quand l’ADN mitochondrial a été séquencé, ce petit os a créé beaucoup de remous. Le dernier ancêtre commun entre le génome mitochondrial de ce « denisovien » et celui des néandertaliens et humains modernes est deux fois plus anciens que le dernier ancêtre commun des néandertaliens et des humains modernes. Un nouveau groupe humain, découvert uniquement sur la base de son génome, à partir d’un os dont les paléoanthropologues n’auraient su que faire !

Arbre phylogénétiques des humains modernes et archaïque, construit à partir du génome mitochondrial.

Arbre phylogénétiques des humains modernes et archaïque, construit à partir du génome mitochondrial. Source : Krause et al.

Voilà de quoi faire mousser les paléogénéticiens …

L’analyse du génome nucléaire a été rendue possible grâce à l’exceptionnelle préservation de son ADN et à la mise en place de nouvelles méthodes à la paillasse permettant d’utiliser tous les fragments d’ADN d’un extrait, y compris ceux qui sont simple brin. Petit coup de froid : Denisova n’est pas un groupe humain archaïque nouveau, mais un néandertalien, d’un groupe aussi différent des néandertaliens européens que les San le sont des autres humains modernes.

Phylogénie nucléaire des humains modernes et archaïques, avec les dates de divergence calculées entre des génomes séquencé à partir d'individus de différentes populations. Source : Reich et al.

Phylogénie nucléaire des humains modernes et archaïques, avec les dates de divergence calculées entre des génomes séquencé à partir d’individus de différentes populations.
Source : Reich et al.

Mais l’intérêt de Denisova n’était pas uniquement de nous montrer que Néandertal était une espèce hétérogène : il a aussi rendu plus complexe l’histoire des humains modernes.

Vous vous souvenez que le génome néandertalien avait permis de mettre en évidence un métissage entre cette espèce, et les ancêtres des humains modernes non-africains ?

En utilisant les D-stats pour comparer les proportions d’ADN denisovien dans les génomes modernes, les chercheurs n’ont pas montré de position particulière des humains modernes non africain (si ce n’est due au premier métissage avec Néandertal).

Mais un groupe humain ressort du lot : les Mélanésiens. Eux ont clairement reçu de l’ADN dénisovien !

Denisova4De la Sibérie à l’Océanie, la distance est longue. Comment les deux lignées ont-elles pu se croiser ?

On suppose que les ancêtres des mélanésiens ont suivi une route côtière entre l’Afrique et l’Océanie. A quel moment de leur trajet ont-ils croisé une population apparentée au dénisoviens ? Pourquoi n’a-t-on retrouvé aucune trace de ces denisoviens dans le sud de l’Asie ? Est-ce par manque de chance ? Parce qu’ils n’ont pas été clairement identifiés en tant que tel ?

Reste une autre question : d’où Denisova tient-il son génome mitochondrial si particulier ? Quel espèce humaine archaïque peut-on invoquer comme source de ce marqueur ? Ou s’agit-il de coalescence ancestrale ? L’analyse du génome nucléaire suggère le métissage entre Denisova et un humain archaïque inconnu : est-ce là qu’il a récupéré son génome mitochondrial ?

C’est là qu’intervient un très vieux monsieur : un échantillon de la Sima de los Uesos, un site espagnol contenant des humains archaïques, appelés Homo heidelbergensis par certains, et datés de 300 000 ans. Une prouesse technique plus tard (après tout, on en n’est plus là), le génome mitochondrial de ce vieux monsieur est séquencé : il appartient à la même lignée que Denisova.

Arbre phylogénétique des génomes mitochondriaux. Source : Reich et al.

Arbre phylogénétique des génomes mitochondriaux.
Source : Reich et al.

Qu’en conclure ? Sima de los Uesos est-il un représentant de cette espèce archaïque avec laquelle Denisova se serait métissé ? Mais les paléoanthropologues ont tendance à voir les humains de cette grotte comme des pré-Néandertaliens, et non comme une lignée différente. Aurait-il alors lui aussi reçu d’une autre espèce archaïque un génome mitochondrial particulier ?

Son génome nucléaire est actuellement en cours de séquençage. S’il est peu probable que nous ayons un génome d’excellente qualité, avec une excellente couverture pour un échantillon aussi ancien, un génome partiel apportera sans doute des informations sur les relations entre ces différents groupes humains.

Sources :

Krause J., Fu Q., Good J.M., Viola B., Mi, Pääbo S. 2010 The mitochondrial DNA genome of an unknown hominin in southern Siberia. Nature

Reich D. et al. 2010 Genetic History of an archaic hominin group from the Denisova Cave in SIberia. Nature

Meyer M. et al. 2014 A mitochondrial genome sequence of a hominin from Sima de los Uesos. Nature

De l’Homme moderne et de ses relations avec ses cousins plus archaïques, chapitre 1

Voici le premier chapitre de cette longue histoire qui pourra peut-être durer quelques temps. L’un des grandes révolutions de la paléogénétique a été de pouvoir étudier les relations (génétiques) entre Homo sapiens, l’homme moderne, nous, et les autres espèces humaines qu’il a croisé.

Car finalement, c’est assez récent que l’Homme soit la seule espèce humaine sur Terre. Il y a quelques dizaines de milliers d’années, à peine quelques centaines de générations, on pouvait croiser parmi nous d’autres représentant de l’Humanité.

Et que faisait l’homme (ou la femme, pour ce qu’on sait) quand il les croisait ? Pas forcément la guerre.

Commençons ce premier chapitre avec la plus évidente de toutes ces espèces : Néandertal. C’est le premier homme archaïque (j’oppose ici archaïque à moderne) a avoir été découvert et il porte en lui beaucoup des visions de l’homme (occidental) sur le reste du monde. Néandertal barbare, simiesque ? ou Néandertal humain, civilisé ?

Deux visions de l'Homme de Néandertal

Deux visions de l’Homme de Néandertal. L’Homme de Néandertal par le peintre tchèque Burian (1905-1981) et la femme de Néandertal, reconstitution en 2008 pour le National Geographic.

Avec le premier, il semble impossible de se reproduire. Mais avec le second, en revanche…

Les premières analyses génétiques sur Néandertal ont été effectuées sur le génome mitochondrial, d’abord sur la région hypervariable, puis sur le génome mitochondrial entier, lorsque la technologie l’a permis :

Arbre phylogénétique du génome mitochondrial de Néandertal et d'humains modernes

Arbre phylogénétique du génome mitochondrial de Néandertal et d’humains modernes Source : Targetted retrieval and analysis of five Neandertal mtDNA genomes. Briggs AW et al., 2009

Le résultat a été très clair : les Néandertals (en violet) se distinguent des humains moderne (en vert) en ce qui concerne le génome mitochondrial et en forment un groupe frère, séparé par des centaines de milliers d’années.

D’un autre côté, ce résultat n’est guère étonnant : la présence d’un haplotype de type « humain moderne » chez un Néandertal est un indicateur de contamination, qui rejette immédiatement l’échantillon comme « impropre à l’analyse paléogénétique ».

C’est donc l’analyse nucléaire qui a permis d’éclaircir la situation. Le premier génome de Néandertal était une mosaïque, composée à partir de trois individus retrouvés dans la même grotte : Vindija, en Croatie. Et il restaient quelques trous dans cette mosaïque : le génome n’était connu qu’avec une couverture très faible.

Les résultats furent stupéfiants.

L’équipe s’est intéressée aux mutations d’un seul nucléotide, les SNPs, pour lesquels Néandertal porte un allèle différent du chimpanzé (respectivement appelés dérivé et ancestral), et pour lesquels les humains possèdent les deux. Et plus particulièrement, pour lesquels la répartition des allèles est différente de celle attendue selon l’arbre des espèces.

J’avais déjà parlé d’un cas pareil concernant les ours bruns et blancs. C’est la même question qui se pose ici : s’agit-il d’un cas d’incomplete lineage sorting, de coalescence ancienne ? Ou d’un cas de métissage ?

Et comme dans le cas des ours (en l’occurrence, l’approche fut inventée pour les Néandertal, et réutilisée pour les ours), les auteurs ont mesuré la proportion d’allèles soutenant l’une ou l’autre répartition et la différence entre les deux en faisant un D-test.

D-test comparant la proportion d'allèles dérivés néandertaliens dans les populations humaines modernes. Source : Higher levels of ancestral Neandertal ancestry in East Asian than in European. Wall JD.

D-test comparant la proportion d’allèles dérivés néandertaliens dans les populations humaines modernes.
Source : Higher levels of ancestral Neandertal ancestry in East Asian than in European. Wall JD.

On observe aucune asymétrie si on compare des africains entre eux. En revanche, si on compare des européens ou des asiatiques à des africains, on observe que les premiers ont plus d’allèles dérivés néandertalien que les seconds.

En séquençant deux nouveaux individus, un néandertalien caucasien de Mezmaiskaya, et un sibérien de la grotte de Denisova, dans l’Altai, le dernier avec une très bonne couverture, l’équipe de Svante Pääbo a pu préciser les résultats obtenus sur les néandertaliens croates.

La fraction d’ADN néandertalien est assez faible : 1,5-2%, et elle n’est pas identique dans toutes les populations : le génome des populations de l’est de l’Asie est légèrement plus riche en ADN néandertalien que celui des populations européennes. La raison en est encore inconnue : y-a-t-il eu plusieurs événements de métissage chez les ancêtres des asiatiques ? Ou les ancêtres des européens se sont-ils séparés en premier de la population en cours de métissage avec Néandertal ?

Deux modèles explicatifs

Deux modèles explicatifs

Deux génomes très récents, d’humains modernes anciens, âgés de près de 45 000 ans (Kostenki 14 et Ust’Ishim) ont permis d’observer un phénomène très intéressant. Dans ces deux génomes, la longueur des fragments d’ADN portant l’allèle néandertalien est plus long que dans les génomes modernes. Cette observation montre que le métissage avec Néandertal était un événement très récent : à chaque génération, lors de la production des gamètes, un événement de recombinaison entre les chromosomes homologues paternels et maternels permet de créer un nouveau chromosome, porteur d’une information originale :

De parents à enfant ...

De parents à enfant …

Et comme chacun de ces chromosomes est déjà le produit d’une recombinaison entre chromosomes grand-parentaux, chacun porte en lui une fraction de l’information génétique de tous ses ancêtres :

Recombi2

De grands parents à petits enfants …

Mais la conséquence est que, de génération en génération, les chromosomes ancestraux sont fragmentés en morceaux de plus en plus petits :

Recombi3Si chez ces deux échantillon, Kostenki et Ust’Ishim, on observe des fragments néandertaliens longs, c’est que l’événement de métissage est encore très récent. En mesurant la longueur de ces fragments et en appliquant un modèle de recombinaison, très bien connu dans l’espèce humaine, les chercheurs ont pu établir que le métissage s’était effectué il y a 50 à 60 000 ans. A peine quelques milliers d’années avant la mort de ces deux individus…

En jaune et en bleu sont représentés les allèles néandertaliens (respectivement hétérozygotes et homozygotes). Ust’Ishim est sur la première ligne. Les autres sont des humains modernes actuels.

Ce que Néandertal nous a laissé … Ce sera pour une prochaine fois !

Sources :

Krings M et al. 2009 Neandertal DNA sequences and the origin of modern humans. Cell

Briggs AW et al. 2009 Targeted retrieval and analysis of five Neandertal mtDNA genomes Science

Green RE et al. 2010 A draft sequence of the Neandertal Genome Science

Prüfer K et al. 2014 The complete genome sequence of a Neanderthal from the Altai Mountains Nature

Fu Q et al. 2014 The genome sequence of a 45,000-year-old modern human from western Siberia. Nature

Seguin-Orlanda A et al. 2014 Genomic structure in Europeans dating back at least 36,200 years Science

Comment l’ours polaire se protège du mauvais cholestérol

A quoi sert de protéger la biodiversité ? Tout le monde est pour, a priori, mais pour quelle raisons faire subsister grands singes, tigres, ours polaires et je ne sais quelle espèce de crapauds ?

Notre monde serait plus triste sans ces espèces, soupirent les poètes. Mais protéger la biodiversité coûte cher et la poésie est un argument qui risque d’être mal compris des financiers.

Parce que c’est au sein de la biodiversité qu’on trouvera les molécules qui nous soigneront plus tard, suggèrent d’autres : laissez moi vous raconter comment une espèce en voie de disparition va nous aider à soigner l’hypercholestérolémie et certaines cardiomyopathies.

 

Il y a un peu plus d’un an, je vous parlais des ours : ours blancs et ours polaires appartiennent à deux espèces séparées depuis plusieurs centaines de milliers d’années. Pourtant, dans un cas très particulier, un métissage a été observé entre les ours polaires et les ours des îles ABC à l’ouest de l’Alaska.

Localisation des ours polaires et bruns étudiés

Localisation des ours bruns et polaires étudiés

Afin de mieux investiguer ce qui s’est passé entre ces deux espèces, une équipe internationale a entrepris de séquencer le génome de l’ours polaire (de plusieurs ours polaires pour être plus précis et d’ours bruns, dont les provenances sont indiquées sur la carte ci-dessus). Ces données ont permis d’affiner le portrait que je vous présentais ici, le complexifiant un petit peu. Mais surtout, la connaissance de ces génomes complets ont permis de mieux dater la date de divergence entre l’ours brun et l’ours blanc : entre 479 000 et 343 000 ans. A cette époque, un âge interglaciaire particulièrement long permettait à la banquise de fondre, au Groenland du Sud de se couvrir de forêts de pins et à l’espèce ancestrale d’ours de s’installer dans cette région.

Or, un ours polaire daté d’il y a environ 110 000 ans possède déjà toutes les caractéristiques de l’espèce. En 300 000 ans à peine, les ours polaires se sont adaptés à un climat très rigoureux, à un milieu très particulier et à une diète riche en lipide. Que dis-je ? extrêmement riche en lipides et en cholestérol.

(source : Flickr)

(source : Flickr)

 

La rapidité à laquelle l’ours polaire s’est adapté a interrogé les chercheurs qui ont cherché à comprendre le processus qui s’est produit. Pour ce faire, ils ont analysé les régions du génome qui sont soumis à sélection positive.

En effet, au sein du génome, les mutations se produisent au hasard. La très grandes majorité de ces modifications sont neutres : elles ne changent pas la fitness des individus, c’est à dire leur capacité à donner naissance à des descendants, qui seront eux-mêmes aptes à se reproduire. Parmi les autres, la plupart sont néfastes : si elles ne tuent pas l’individu, elles rendent sa reproduction plus difficile dans l’environnement dans lequel il se trouve. Peu à peu, la mutation disparaît de la population : on dit qu’elle est soumise à sélection négative. Enfin, une très faible proportion des mutations augmente au contraire la fitness des individus qui la porte, dans un environnement donné. De génération en génération, la proportion des porteurs de cette mutation dans la population change : c’est la sélection positive.

Bien entendu, l’effet de ces mutations dépend de l’environnement : c’est lui dicte si la mutation aura un effet délétère ou positif. Et quand l’environnement change, la pression de sélection sur certaines mutations peut changer : une modification passer d’une pression de sélection négative à positive.

 

Il y a, dans le génome de l’ours polaire, beaucoup plus de régions soumises à sélection positive que dans celui de l’ours brun : c’est la preuve que le premier s’est adapté à un environnement très différent de son environnement d’origine. En particulier, deux gènes ont associés à la pigmentation ont été retrouvés comme soumis à une très forte pression de sélection positive : LYST et AIM1. Des mutations dans le gène Lyst ont été associées chez plusieurs mammifères avec une hypo-pigmentation et une couleur claire du pelage (ou de la peau, chez les humains). Or, chez l’ours polaire, pas moins de 7 mutations, dont plusieurs altérant significativement la fonction de la protéine ont été trouvées. De même, des mutations dans AIM1 provoquent chez l’humain un cancer qui affecte la production de pigment par les mélanocytes.

Un ours polaire se cache sur cette photo, saurez-vous le trouver ?

Un ours polaire se cache sur cette photo, saurez-vous le trouver ?

La pression de sélection semble ici assez facile à trouver : sur la glace et la neige, un pelage clair est beaucoup moins visible que le pelage sombre d’un ours brun.

Mais des mutations dans des gènes appartenant à des catégories fonctionnelles bien particulières ont également été soumis à une pression de sélection positive extrêmement forte : l’organisation des sarcomères, un des constituants de base des muscles ; la coagulation du sang ; le développement du cœur et des tissus adipeux.

Le dernier point a particulièrement intéressé les chercheurs : en effet, la diète de l’ours polaire est extrêmement riche en lipides. Son taux de cholestérol sanguin est particulièrement haut.

Diète riche en graisse, beaucoup de cholestérol … Ça ne vous rappelle rien ? pourtant, l’ours polaire est, contrairement à des humains qui présenteraient les mêmes caractéristiques, en très bonne santé. En particulier, il ne présente pas d’athérosclérose : cette maladie est causée par le dépôt de « mauvais cholestérol » (un complexe formé de cholestérol et de protéines, en particuliers d’apolipoprotéine B), le long des parois des artères. L’apolipoprotéine B est reconnue par des récepteurs spécifiques, qui fixent la particule sur la paroi. Une réaction inflammatoire s’ensuit, qui provoque l’agrégation de plaquette, suivant le même mécanisme que celui utilisé pour la coagulation. Un caillot se forme, bloquant la circulation sanguine.

Or, parmi les gènes montrant la plus forte sélection positive, que trouve-t-on ? L’apoliprotéine B, impliquée dans le mauvais cholestérol, plusieurs protéines associées au développement du muscle cardiaque, comme la titine, XIRP1, ALPK3, … Chez l’homme, des mutations dans ces protéines sont spécifiquement associés à de l’athérosclérose, montrant leur rôle dans le développement de la maladie.

Il semblerait donc qu’une des pressions de sélection les plus fortes chez l’ours polaire concerne l’adaptation à une alimentation riche en lipides et en cholestérol. Le système cardiovasculaire de l’ours a été profondément modifié, et lui permet de survivre à une alimentation qui tuerait n’importe lequel d’entre nous (et en comptant n’importe quel ours brun).

Or, cette modification alimentaire est justement ce qui touche l’espèce humaine : plus de nourriture, plus riche en lipide, plus riche en choléstérol. Il est fort probable que l’étude des mutations spécifiques de l’ours polaire permettra de mieux comprendre le mécanisme par lequel il résiste à l’athérosclérose. Mieux, peut-être, des médicaments inspirés par l’évolution spécifique de l’ours blanc, permettront de prévenir cette maladie de plus en plus répandue.

 

Ça sert à quoi de préserver les ours blancs ? A éviter des crises cardiaques, entre autres.

 

 

Source

Liu, S., Lorenzen, E. D., Fumagalli, M., Li, B., Harris, K., Xiong, Z., … Wang, J. (2014). Population Genomics Reveal Recent Speciation and Rapid Evolutionary Adaptation in Polar Bears. Cell, 157(4), 785–794. doi:10.1016/j.cell.2014.03.054