La dés-extinction : va-t-on créer des espèces zombies ?

Une tête de dinosaure sombre se détache sur un fond rouge, toutes dents sorties : pour les spectateurs de Jurassic Park, c’est un vieux fantasme qui se mêle à des angoisses terrifiantes que le film catastrophe ne fait rien pour apaiser : peut-on faire ressusciter des espèces éteintes ?

Dans Jurassic Park, c’est d’une goutte de sang conservée dans un moustique préservé dans l’ambre qu’on tirait les cellules utilisées pour cloner les dinosaures disparus. Mais depuis la sortie du film, deux choses sont apparues :

–       les dinosaures sont toujours parmi nous et on les appelle des oiseaux (ou dinosaures aviaires) (pour vous en convaincre, l’excellent article de Science Etonnante)

–       l’ADN ne se conserve hélas pas si longtemps. Les dinosaures non-aviaires se sont éteints il y a 65 millions d’années, et l’ADN ne peut pas se conserver plus de 500 000 ans dans les meilleures conditions possibles (ie. dans la glace des calottes glaciaires du Groenland). Thomas Gilbert avait pu montrer que la demi-vie de l’ADN est de 521 ans: au bout d’un demi-millénaire, la moitié des liaisons au sein de l’ADN ont disparu ; au bout d’un millénaire, les trois-quarts.

Cependant, pour d’autres espèces plus récentes que les dinosaures, ressusciter des espèces éteintes est dans l’ordre de l’imaginable, ou parce que l’espèce s’est éteinte si récemment que nous possédons des tissus congelés de l’animal, ou parce que l’ADN a pu se conserver et être séquencé.

Comment ressusciter des espèces éteintes et quelles espèces sont sous le feu des projecteurs ?

Le 15 Mars 2013, des chercheurs de l’Université de Galles du Sud, en Australie, ont annoncé être en train de cloner des grenouilles à incubation gastrique, de l’espèce Rheobatrachus silus. Cette espèce disparue en 2001 avait une caractéristique bien particulière : elle avalait ses œufs qui se développait dans son estomac. Puis, elle vomissait ses petits.

Rheobatrachus silus en train de donner la vie  Photo: Mike Tyler, University of Adelaide

Rheobatrachus silus en train de donner la vie
Photo: Mike Tyler, University of Adelaide

Grenouille fort intéressante et qui soulevait des questions biologiques fort intéressantes: comment ses œufs résistaient-ils au pH très bas de l’estomac ? comment une telle forme d’ovoviviparité avait-elle pu apparaitre ? Mais l’extinction de cette espèce a empêché les études de se poursuivre – sauf si on parvient à la faire renaître de ses cendres.

Tester la dés-extinction sur une espèce d’amphibien n’est pas une idée saugrenue : le développement embryonnaire de ces bestioles est particulièrement robuste, surtout comparé aux Mammifères. Ce n’est pas pour rien qu’elles ont servi de modèle depuis les débuts de l’embryologie ! De plus, elles sont de petite taille, facile à élever en laboratoire. Et la question biologique derrière leur mode d’enfantement très particulier mérite certainement qu’on s’y penche de plus près.

Les chercheurs sont donc partis de tissus congelés conservés depuis les années 70. Ils ont introduit le noyau des cellules, contenant l’ADN, à la place d’un œuf d’une espèce voisine – exactement ce qu’on avait fait pour Dolly, la brebis. Certaines cellules ont commencé à se diviser, à se différencier – sans toutefois parvenir à dépasser le stade embryonnaire.

Même si la séquence de l’ADN des grenouilles est  conservée, celui-ci est sans doute cassée en morceaux de plus petite taille, endommagé d’une telle façon que des fonctions nécessaires à la croissance de l’organisme ne parviennent pas à se faire. Il faudra beaucoup de chances pour tomber sur la cellule dont l’ADN n’est pas si endommagé.

Le même problème s’était posé lorsque des chercheurs avaient tenté de faire revivre l’ibex des Pyrénées, à partir des noyaux des cellules de la dernière femelle, morte apparemment suite à la chute d’un arbre. Le seul chevreau qui était né était mort quelques heures après d’une anomalie pulmonaire.

Un jeune ibex des Pyrénées (source wikipedia commons)

Mais de nombreuses technologies ont déjà tâtonné de la sorte avant de parvenir à maturité. Cela me semblerait très étonnant que ces difficultés, inhérentes à toute science moderne, ne soient pas surmontées un jour et qu’on ne voit jamais revenir les grenouilles à incubation gastrique, les ibex des Pyrénées, ou toute autre espèce pour laquelle des tissus congelés et de l’ADN en suffisamment bon état est disponible.

C’est également l’approche qui est tentée pour le mammouth, par des chercheurs russes et japonais, qui ont annoncé en 2011 avoir trouvé des cellules de mammouth suffisamment bien conservées pour pouvoir le faire.

Mais, il y a peut-être une autre solution pour cette espèces. Les génomes de quelques espèces éteintes sont maintenant connus : le mammouth, bien sûr, pour lequel le permafrost  a conservé de l’ADN en assez bon état ; ou Néandertal, dont le séquençage était plus délicat. Il serait donc possible de prendre le génome d’une espèce proche, l’éléphant et d’introduire à l’endroit où les deux espèces sont différentes, la séquence du mammouth. Ce serait long, fastidieux, extrêmement long, extrêmement fastidieux – et le résultat serait-il du mammouth, ou un éléphant modifié pour ressembler à un mammouth ?

Autant la première approche me semble faisable, pour des espèces éteintes récemment, autant la seconde ressemble plus à de la science-fiction qu’à de la science. Mais, il y a 10 ans, l’idée de connaître le génome complet du mammouth relevait de la science-fiction pour des auteurs très sérieux, preuve que dans ce domaine, le rêve peut devenir réalité…

Le faire ?

Rêve ? Bien sûr, rêve de gosse, « The boy in me would love to see this majestic creature walking on the permafrost again », dit Heindrik Poinar, un des spécialistes du génome de mammouth. Moi aussi, la petite fille en moi serait la première à se précipiter dans un « Pleistocene Park », admirer les mammouths, les ours des cavernes, les rhinocéros laineux.

Et il suffit de lire L’Affaire Jane Eyre, de Jasper Fforde, pour découvrir des dodos domestiques, familiers des maisons : moi aussi, je veux un Pickwick !

I had been […] living in a Maida Appartment with Pickwick, a regenerated pet dodo left  over from the days when reverse extinction was all the rage and you could buy home cloning kits over the counter.
Jasper Fforde, The Eyre Affair

L’intérêt scientifique est aussi évident : c’est lui qui guide la tentative de résurrection de la grenouille vomissante pardon, à incubation gastrique, pas le côté spectaculaire ni chou-mignon de l’espèce. Comment se reproduisent ces grenouilles ? Comment une gestation aussi particulière a évolué ? Faire ressusciter la grenouille vomissante, comme le pigeon voyageur, permettra d’étudier des traits particuliers de ces espèces et des innovations évolutives jamais vues ailleurs.

De manière générale, mettre la main sur les ancêtres des espèces que l’on connait aujourd’hui serait passionnant. Voir pousser le blé tel qu’il était en cours de domestication, comprendre si l’ours des cavernes était omnivore ou strictement végétarien en testant directement sur les individus, observer les conséquences des changements génétiques qui ont eu lieu dans le passé : une discipline scientifique entière pourrait naitre, une sorte de néo-paléontologie !

De manière générale, tous les arguments qui poussent à la préservation de la biodiversité peuvent être utilisés dans le cadre de la désextinction. La biodiversité est source de richesse, immatérielle, comme matérielle : qui sait si, dans le mucus de la grenouille vomissante, ne se trouve pas un anticancéreux ? Qui sait si les déjections de mammouth ne vont pas permettre de faire refleurir une steppe à mammouth à la biodiversité bien plus riche que la steppe arctique que l’on connaît de nos jours ? Si le Diable de Tasmanie, une espèce en train de disparaître à cause d’une maladie semblable au SIDA, ne serait pas utile pour mieux comprendre comment cette maladie se développe chez l’Homme – et comment la soigner ?

Sans compter les espèces aujourd’hui fragilisées par un manque de diversité génétique, pour lesquelles il ne reste que quelques individus. Le clonage des restes conservés dans les musées d’histoire naturelle permettrait de faire renaître une diversité génétique et éviterait la consanguinité. Le rhinocéros blanc, chez lequel il ne reste que 4 individus capables de se reproduire, serait un cobaye tout désigné.

source wikipedia

L’Homme, qui est responsable de la disparition de la plupart de ces espèces n’a-t-il pas un devoir moral de tenter de réparer ses erreurs, comme il a le devoir de protéger les espèces actuellement en danger ? En tant qu’espèce consciente et en capacité de faire revivre des espèces éteintes, on pourrait considérer que les humains ne doivent pas hésiter devant la résurrection des espèces éteintes.

 

Ou se restreindre ?

Sauf que, cela correspond à une vision fixiste de la biodiversité : nous avons en tête une vision idéalisée de la nature : c’était mieux avant, avant la révolution industrielle, avant la révolution néolithique, avant l’Homme. Le changement, tout changement, ne viendrait qu’endommager ce paradis en voie de perdition et que nous regrettons déjà. Or, la vie est le changement. L’évolution n’est rien si ce n’est la disparition de certaines lignées, de certaines espèces, qui permettront l’émergence de nouvelles lignées, de nouvelles espèces, d’innovations évolutives. Mais il est beaucoup plus facile de compter la disparition d’espèces que leur apparition, et donc de se lamenter sur les premières plus que de se réjouir des secondes.

Et, qui sait si ces espèces recrées ne pourraient pas endommager la biodiversité actuelle, l’ours des cavernes se révéler redoutable pour l’ours brun et conduire à sa disparition, ou les hordes de mammouth être des compétiteurs pour la nourriture des troupeaux de rennes ? Sans compter des pigeons voyageurs, qui se déplaçaient par dizaines de milliers, qui dévasteraient nos récoltes et enfouiraient nos villes sont des montagnes de guano.

Les espèces ressuscitées seraient des compétiteurs des espèces en voie d’extinction d’une autre manière : l’argent est rare, dans la recherche, ces temps-ci, et la compétition féroce. Qui du sexy-mammouth ou des quelques centaines d’espèces de crapauds en danger serait favorisé par les donneurs de fonds ? On peut rêver d’un « Pléistocène Park », dont le succès serait tel qu’il dégagerait des millions, des milliards d’euros pour la préservation de la biodiversité, mais, sincèrement, n’est-il pas plus probable qu’on déshabillerait Pierre, Jacques, Fernand et Émile, les espèces pas très folichonnes, pour habiller Paul qui fait rêver les enfants ?

De plus, peut-on restreindre une espèce à son génome ? Quelle est la part de la culture dans la biologie d’un animal ? Un jeune mammouth, élevé par des éléphant(e)s serait-il vraiment un mammouth ? Un pigeon voyageur seul peut-il retrouver son instinct ? Quelle souffrance pourrait vivre un enfant néandertalien élevé au milieu d’Homo sapiens, visiblement différent, et sans personne semblable à lui comme repère ? Et sans compter la faible diversité génétique de l’espèce ainsi créée. Quelques individus ne suffisent pas pour créer une espèce viable, et viable indépendamment de l’Homme.

Car, enfin, il ne faut pas se leurrer : si on parvient à cloner des mammouths, on peut deviner le prochain sur la liste : Néanderthal. Il y a quelques mois, un scandale surgissait parce qu’un scientifique anglais avait dit (ou qu’un journaliste allemand avait cru comprendre) chercher une femme prête à porter un enfant néandertalien. Et, il suffit de voir la difficulté que l’Homme a pour gérer la différence au sein même de sa propre espèce pour avoir une idée de la manière dont serait accueillie cette nouvelle population d’humains.

Alors, est-il temps de légiférer sur ce genre de recherche – ou non ? Si nous attendons que la technologie soit au point, il sera trop tard. C’est avant qu’il faut mettre des barrières, car les chercheurs ne se les mettront pas eux-même. Moi-même, qui en tant que citoyenne est extrêmement réservée face à cette approche, ne résisterait pas, en tant que scientifique, à la tentation de ce genre d’études.

Il faut donc que nos institutions politiques prennent le projet à bras le corps et proposent de légiférer. Faire ressusciter des espèces, oui ou non ? Seulement les espèces disparues il y a moins de 100/500/1000 ans ? Seulement les espèces non-humaines ? Lors d’une conférence TED consacrée il y a bientôt deux ans à ces questions, Kate Jones proposait quelques critères : que l’habitat soit encore présent sur Terre, que la taille de la population ait été faible, qu’ils se reproduisent vite, et que le comportement social soit simple. Les espèces les plus fantasmagoriques disparaîtraient ainsi de la liste – et une part de rêve avec elles.

Pour en savoir plus :

le twitter de la conférence @TEDxDeExtinction et son hashtag #TEDxDeExtinction (avec, entre autres, les liens vers les vidéos des interventions)

Carl Zimmer répond à quelques questions

Pour :

sauver le Diable de Tasmanie, menacé dans sa diversité génétique

parce que la science doit continuer de nous faire rêver

pour plein de raisons

Mixte :

Discover Blog

Science Presse

Plutôt contre :

En particulier pour des aspects juridiques, de brevetage du vivant (parce que sincèrement, les rétro-virus qui s’échappent du génome de la bestiole ressuscitée oO)

Encore une preuve de l’hubris de l’espèce humaine !

 

Et vous, vous en pensez quoi ?

De l’Homme moderne et de ses relations avec ses cousins plus archaïques (2)

Je vous parlais l’autre jour des relations entre l’Homme moderne et Néandertal, parfois très intimes. En cherchant des ossements néandertaliens un peu partout, l’équipe de Svante Pääbo est tombé sur un os.

L'os de Denisova

L’os de Denisova

Un tout petit os de phalange, de quelques centaines de milligrammes, de la grotte de Denisova, dans l’Altai, qui par chance contenait énormément d’ADN.

Mais quand l’ADN mitochondrial a été séquencé, ce petit os a créé beaucoup de remous. Le dernier ancêtre commun entre le génome mitochondrial de ce « denisovien » et celui des néandertaliens et humains modernes est deux fois plus anciens que le dernier ancêtre commun des néandertaliens et des humains modernes. Un nouveau groupe humain, découvert uniquement sur la base de son génome, à partir d’un os dont les paléoanthropologues n’auraient su que faire !

Arbre phylogénétiques des humains modernes et archaïque, construit à partir du génome mitochondrial.

Arbre phylogénétiques des humains modernes et archaïque, construit à partir du génome mitochondrial. Source : Krause et al.

Voilà de quoi faire mousser les paléogénéticiens …

L’analyse du génome nucléaire a été rendue possible grâce à l’exceptionnelle préservation de son ADN et à la mise en place de nouvelles méthodes à la paillasse permettant d’utiliser tous les fragments d’ADN d’un extrait, y compris ceux qui sont simple brin. Petit coup de froid : Denisova n’est pas un groupe humain archaïque nouveau, mais un néandertalien, d’un groupe aussi différent des néandertaliens européens que les San le sont des autres humains modernes.

Phylogénie nucléaire des humains modernes et archaïques, avec les dates de divergence calculées entre des génomes séquencé à partir d'individus de différentes populations. Source : Reich et al.

Phylogénie nucléaire des humains modernes et archaïques, avec les dates de divergence calculées entre des génomes séquencé à partir d’individus de différentes populations.
Source : Reich et al.

Mais l’intérêt de Denisova n’était pas uniquement de nous montrer que Néandertal était une espèce hétérogène : il a aussi rendu plus complexe l’histoire des humains modernes.

Vous vous souvenez que le génome néandertalien avait permis de mettre en évidence un métissage entre cette espèce, et les ancêtres des humains modernes non-africains ?

En utilisant les D-stats pour comparer les proportions d’ADN denisovien dans les génomes modernes, les chercheurs n’ont pas montré de position particulière des humains modernes non africain (si ce n’est due au premier métissage avec Néandertal).

Mais un groupe humain ressort du lot : les Mélanésiens. Eux ont clairement reçu de l’ADN dénisovien !

Denisova4De la Sibérie à l’Océanie, la distance est longue. Comment les deux lignées ont-elles pu se croiser ?

On suppose que les ancêtres des mélanésiens ont suivi une route côtière entre l’Afrique et l’Océanie. A quel moment de leur trajet ont-ils croisé une population apparentée au dénisoviens ? Pourquoi n’a-t-on retrouvé aucune trace de ces denisoviens dans le sud de l’Asie ? Est-ce par manque de chance ? Parce qu’ils n’ont pas été clairement identifiés en tant que tel ?

Reste une autre question : d’où Denisova tient-il son génome mitochondrial si particulier ? Quel espèce humaine archaïque peut-on invoquer comme source de ce marqueur ? Ou s’agit-il de coalescence ancestrale ? L’analyse du génome nucléaire suggère le métissage entre Denisova et un humain archaïque inconnu : est-ce là qu’il a récupéré son génome mitochondrial ?

C’est là qu’intervient un très vieux monsieur : un échantillon de la Sima de los Uesos, un site espagnol contenant des humains archaïques, appelés Homo heidelbergensis par certains, et datés de 300 000 ans. Une prouesse technique plus tard (après tout, on en n’est plus là), le génome mitochondrial de ce vieux monsieur est séquencé : il appartient à la même lignée que Denisova.

Arbre phylogénétique des génomes mitochondriaux. Source : Reich et al.

Arbre phylogénétique des génomes mitochondriaux.
Source : Reich et al.

Qu’en conclure ? Sima de los Uesos est-il un représentant de cette espèce archaïque avec laquelle Denisova se serait métissé ? Mais les paléoanthropologues ont tendance à voir les humains de cette grotte comme des pré-Néandertaliens, et non comme une lignée différente. Aurait-il alors lui aussi reçu d’une autre espèce archaïque un génome mitochondrial particulier ?

Son génome nucléaire est actuellement en cours de séquençage. S’il est peu probable que nous ayons un génome d’excellente qualité, avec une excellente couverture pour un échantillon aussi ancien, un génome partiel apportera sans doute des informations sur les relations entre ces différents groupes humains.

Sources :

Krause J., Fu Q., Good J.M., Viola B., Mi, Pääbo S. 2010 The mitochondrial DNA genome of an unknown hominin in southern Siberia. Nature

Reich D. et al. 2010 Genetic History of an archaic hominin group from the Denisova Cave in SIberia. Nature

Meyer M. et al. 2014 A mitochondrial genome sequence of a hominin from Sima de los Uesos. Nature

De l’Homme moderne et de ses relations avec ses cousins plus archaïques, chapitre 1

Voici le premier chapitre de cette longue histoire qui pourra peut-être durer quelques temps. L’un des grandes révolutions de la paléogénétique a été de pouvoir étudier les relations (génétiques) entre Homo sapiens, l’homme moderne, nous, et les autres espèces humaines qu’il a croisé.

Car finalement, c’est assez récent que l’Homme soit la seule espèce humaine sur Terre. Il y a quelques dizaines de milliers d’années, à peine quelques centaines de générations, on pouvait croiser parmi nous d’autres représentant de l’Humanité.

Et que faisait l’homme (ou la femme, pour ce qu’on sait) quand il les croisait ? Pas forcément la guerre.

Commençons ce premier chapitre avec la plus évidente de toutes ces espèces : Néandertal. C’est le premier homme archaïque (j’oppose ici archaïque à moderne) a avoir été découvert et il porte en lui beaucoup des visions de l’homme (occidental) sur le reste du monde. Néandertal barbare, simiesque ? ou Néandertal humain, civilisé ?

Deux visions de l'Homme de Néandertal

Deux visions de l’Homme de Néandertal. L’Homme de Néandertal par le peintre tchèque Burian (1905-1981) et la femme de Néandertal, reconstitution en 2008 pour le National Geographic.

Avec le premier, il semble impossible de se reproduire. Mais avec le second, en revanche…

Les premières analyses génétiques sur Néandertal ont été effectuées sur le génome mitochondrial, d’abord sur la région hypervariable, puis sur le génome mitochondrial entier, lorsque la technologie l’a permis :

Arbre phylogénétique du génome mitochondrial de Néandertal et d'humains modernes

Arbre phylogénétique du génome mitochondrial de Néandertal et d’humains modernes Source : Targetted retrieval and analysis of five Neandertal mtDNA genomes. Briggs AW et al., 2009

Le résultat a été très clair : les Néandertals (en violet) se distinguent des humains moderne (en vert) en ce qui concerne le génome mitochondrial et en forment un groupe frère, séparé par des centaines de milliers d’années.

D’un autre côté, ce résultat n’est guère étonnant : la présence d’un haplotype de type « humain moderne » chez un Néandertal est un indicateur de contamination, qui rejette immédiatement l’échantillon comme « impropre à l’analyse paléogénétique ».

C’est donc l’analyse nucléaire qui a permis d’éclaircir la situation. Le premier génome de Néandertal était une mosaïque, composée à partir de trois individus retrouvés dans la même grotte : Vindija, en Croatie. Et il restaient quelques trous dans cette mosaïque : le génome n’était connu qu’avec une couverture très faible.

Les résultats furent stupéfiants.

L’équipe s’est intéressée aux mutations d’un seul nucléotide, les SNPs, pour lesquels Néandertal porte un allèle différent du chimpanzé (respectivement appelés dérivé et ancestral), et pour lesquels les humains possèdent les deux. Et plus particulièrement, pour lesquels la répartition des allèles est différente de celle attendue selon l’arbre des espèces.

J’avais déjà parlé d’un cas pareil concernant les ours bruns et blancs. C’est la même question qui se pose ici : s’agit-il d’un cas d’incomplete lineage sorting, de coalescence ancienne ? Ou d’un cas de métissage ?

Et comme dans le cas des ours (en l’occurrence, l’approche fut inventée pour les Néandertal, et réutilisée pour les ours), les auteurs ont mesuré la proportion d’allèles soutenant l’une ou l’autre répartition et la différence entre les deux en faisant un D-test.

D-test comparant la proportion d'allèles dérivés néandertaliens dans les populations humaines modernes. Source : Higher levels of ancestral Neandertal ancestry in East Asian than in European. Wall JD.

D-test comparant la proportion d’allèles dérivés néandertaliens dans les populations humaines modernes.
Source : Higher levels of ancestral Neandertal ancestry in East Asian than in European. Wall JD.

On observe aucune asymétrie si on compare des africains entre eux. En revanche, si on compare des européens ou des asiatiques à des africains, on observe que les premiers ont plus d’allèles dérivés néandertalien que les seconds.

En séquençant deux nouveaux individus, un néandertalien caucasien de Mezmaiskaya, et un sibérien de la grotte de Denisova, dans l’Altai, le dernier avec une très bonne couverture, l’équipe de Svante Pääbo a pu préciser les résultats obtenus sur les néandertaliens croates.

La fraction d’ADN néandertalien est assez faible : 1,5-2%, et elle n’est pas identique dans toutes les populations : le génome des populations de l’est de l’Asie est légèrement plus riche en ADN néandertalien que celui des populations européennes. La raison en est encore inconnue : y-a-t-il eu plusieurs événements de métissage chez les ancêtres des asiatiques ? Ou les ancêtres des européens se sont-ils séparés en premier de la population en cours de métissage avec Néandertal ?

Deux modèles explicatifs

Deux modèles explicatifs

Deux génomes très récents, d’humains modernes anciens, âgés de près de 45 000 ans (Kostenki 14 et Ust’Ishim) ont permis d’observer un phénomène très intéressant. Dans ces deux génomes, la longueur des fragments d’ADN portant l’allèle néandertalien est plus long que dans les génomes modernes. Cette observation montre que le métissage avec Néandertal était un événement très récent : à chaque génération, lors de la production des gamètes, un événement de recombinaison entre les chromosomes homologues paternels et maternels permet de créer un nouveau chromosome, porteur d’une information originale :

De parents à enfant ...

De parents à enfant …

Et comme chacun de ces chromosomes est déjà le produit d’une recombinaison entre chromosomes grand-parentaux, chacun porte en lui une fraction de l’information génétique de tous ses ancêtres :

Recombi2

De grands parents à petits enfants …

Mais la conséquence est que, de génération en génération, les chromosomes ancestraux sont fragmentés en morceaux de plus en plus petits :

Recombi3Si chez ces deux échantillon, Kostenki et Ust’Ishim, on observe des fragments néandertaliens longs, c’est que l’événement de métissage est encore très récent. En mesurant la longueur de ces fragments et en appliquant un modèle de recombinaison, très bien connu dans l’espèce humaine, les chercheurs ont pu établir que le métissage s’était effectué il y a 50 à 60 000 ans. A peine quelques milliers d’années avant la mort de ces deux individus…

En jaune et en bleu sont représentés les allèles néandertaliens (respectivement hétérozygotes et homozygotes). Ust’Ishim est sur la première ligne. Les autres sont des humains modernes actuels.

Ce que Néandertal nous a laissé … Ce sera pour une prochaine fois !

Sources :

Krings M et al. 2009 Neandertal DNA sequences and the origin of modern humans. Cell

Briggs AW et al. 2009 Targeted retrieval and analysis of five Neandertal mtDNA genomes Science

Green RE et al. 2010 A draft sequence of the Neandertal Genome Science

Prüfer K et al. 2014 The complete genome sequence of a Neanderthal from the Altai Mountains Nature

Fu Q et al. 2014 The genome sequence of a 45,000-year-old modern human from western Siberia. Nature

Seguin-Orlanda A et al. 2014 Genomic structure in Europeans dating back at least 36,200 years Science